mardi 24 mars 2015

La nature est-elle numérique?


tweet art et photo, 2011-2015

Manifestement la métaphore actuelle de la nature est celle du numérisme, comme elle l'a été dans le passé celle des esprits, de la providence ou de la mécanique. Ces grandes métaphores cosmogoniques ont chacune leur temps. Elles se succèdent tout en persistant dans l'inconscient collectif des sociétés. La métaphore numérique n'est plus celle de la mère (la nature), ni du père (Dieu), mais celle des fils (l'Homme), qui prend en charge son interprétation, son instrumentalisation, mais aussi sa préservation écologique (dans les meilleurs cas...) 

samedi 7 juin 2014

Les formes construites de la sensibilité



Les "formes a priori de la sensibilité" énoncées par Kant dans "Le jugement esthétique" sont de inventions idéologiques propres à son temps. Il avait pris pour innée des structures de l'espace temps occidental classique, totalement inappropriées pour d'autres sociétés, d'autres cultures d'autres époques, qu'elles soient indigènes africaines, chinoise classiques ou aujourd'hui numériques. L'espace se dilue, le temps s'impose, les liens numériques imposent la sensibilité en arabesque, comme j'ai pu parler de la pensée en arabesque (La planète hyper, vlb, 2003).

jeudi 22 mai 2014

Les algorithmes de la nature


Nous interprétons désormais le monde non plus à partir du couple matière/énergie, mais selon des algorithmes, comme si l’univers et la vie étaient d’immenses hypertextes dont nous explorons les liens qui configurent des phénomènes, des lois, des dynamiques et des inerties.
Et dans cet ensemble qui nous englobe, tout est devenu information : des informations que nous déchiffrons, des informations que nous constituons et des informations que nous associons de façon inédite.
Pourquoi alors nous étonner encore des fleurs naturelles colorées artificiellement comme des cornets de crème glacée, des maquillages en tous genres, des lèvres noires ou violettes, des faux ongles, des faux cils, des perruques ou des faux seins. Nous fabriquons aussi bien du sérum et du sang artificiels, des os et de la peau de synthèse, des aortes et des cœurs en plastique, que des textiles en fibre de lait pour les gilets pare-balles, des alliages ultralégers et performants pour l’aéronautique. Nous manipulons les gènes, les chromosomes et les cellules souches. Avec la chirurgie esthétique un énorme marché est apparu, tant sont nombreuses les femmes qui se font remodeler le corps selon les critères esthétiques à la mode. Les opérations de cataracte consistent désormais à implanter des cristallins de plastique dans les yeux.  Nous prétendons ajouter dans les crèmes de beauté des nano particules de tout ce qui peut séduire les consommatrices, et que les prospectus publicitaires déclarent rajeunissants, bioénergétiques, en quelque sorte «magiques».
Le vivant, le réel et l’artificiel se déclinent désormais sans discontinuité, sans  frontière discernable, selon tous les algorithmes des industries militaires, agroalimentaires, manufacturières et culturelles que nous décidons de programmer. C’est ce que j’ai appelé le «nouveau naturalisme». Nous travaillons même dans les laboratoires à synthétiser la vie. Les mutations les plus emblématiques de cette hybridation entre ce que nous nommions il y a encore peu de temps «le réel» et opposions à «l’artificiel» sont certainement celles qui transforment le vivant. Elles transgressent des conceptions et des valeurs qui relevaient de croyances religieuses. Elles s’imposent rapidement, même s’il existe encore des sectes archaïsantes, telles que les Amish qui s’en tiennent à «la vielle nature» et interdisent même les bicyclettes, voire qui refusent les vaccinations et les médicaments industrialisés.
Nous pouvons alors qualifier de «nouvelle nature» cet arrimage étroit dans lequel les éléments dits artificiels, interventions, implants, ajouts, hybridations et synthèses prétendent s’intégrer en douceur à la nature dite originelle, comme une valeur ajoutée et non comme une négation.
Il existe aussi dans l’utopie technoscientifique actuelle une tendance à déclarer obsolète l’écosystème dit naturel, pour lui substituer une combinaison nouvelle, qui relèverait non plus du carbone, mais du silicium et de l’intelligence artificielle. Le cyborg en est la figure cinématographique. Mi chair mi artifice, ce successeur anthropologique de l’homme actuel, doté de nouveaux pouvoirs, nous ferait passer dans une ère totalement artificielle, où la valeur de l’authentique perdrait tout sens et toute réalité, si non pour désigner une lointaine période archaïque de l’évolution humaine.
Nous serions alors des êtres de synthèse dans un univers de synthèse. La «vieille nature» aurait disparu,  ou serait classée «réserve naturelle»,  comme dans «Le meilleur des mondes» d’Aldous Huxley, et peut-être gardée secrète, comme dans le film «Soleil vert» de Richard Fleischer, inspiré du roman éponyme de Harry Harrison (1974). Nous ne serions même plus «biodégradables», comme l’imagine encore le film éponyme du réalisateur de République dominicaine Juan Basanta (2013).
Nous devenons des dieux, ni meilleurs, ni pires que ceux de l'Olympe. Et c'est là une étape qu'il nous faudra dépasser, au niveau de l'éthique.

Le monde est devenu plastique



Le monde est devenu plastique, au sens de la plasticité de la matière et des formes, et même du vivant. Les cellules souches sont capables de se spécialiser dans toutes les fonctions biologiques de tous les organes du corps ; nous admettons désormais la plasticité du cerveau, au sens de sa capacité à évoluer et à se réparer lui-même. Tout ce que nous savons désormais de l’infiniment petit, de l’infiniment lointain, de la génétique du vivant, de la matière et de l’énergie est constitué de fichiers numériques que nous affichons en fausses couleurs sur des écrans de plasma. La science contemporaine est devenue digitale. Nous ne pouvons plus parler du plastique comme d’un matériau particulier parce que synthétique, que nous opposerions à des matériaux appelés naturels et qualifiés d’authentiques. Les matériaux qui font argument de vente de leur «naturalité» (glaise, osier, bois, pierre, fer) évoquent une authenticité archaïsante et sont de plus en plus réservés à l’artisanat. Tous les autres matériaux, sont devenus hybrides, trafiqués pour adapter leur spécificités à nos besoins. Même le verre, un matériau qui préfigure en quelque sorte le plastique, du fait de sa plasticité lorsqu’il est chauffé pour être soufflé ou coulé, et de sa texture lisse et pauvre, a été depuis toujours teinté par des pigments et ennobli par des effets spéciaux de forme et de couleur, comme le plastique aujourd’hui. Le plastique est synthétisé à partir d’un matériau réel et d'origine biologique, le pétrole. Il n’échappe pas à la liste des éléments premiers du tableau de Mendeleïev. Il n’y a rien dans l’univers qui ne puisse être constitué d’éléments qui seraient artificiels ou non naturels. Et la nature nous démontre spectaculairement qu’elle a elle-même synthétisé des milliards de combinaisons chimiques stables. Ce que nous appelons le plastique, que nous avons tendance à considérer comme une invention récente et emblématique du pouvoir instrumental que nous développons, est en fait représentatif des processus mêmes de la nature. Et notre pouvoir créatif a été démultiplié par l’émergence des technologies numériques et des combinatoires nouvelles qu’elles nous permettent de fabriquer.

dimanche 27 avril 2014

Dans le numérique comme le noyau dans la cerise



Contrairement aux autres petits de mammifères, l'humain ne sera généralement pas capable de se mettre debout et de marcher avant un an après l'accouchement, soit une période plus longue que les neuf mois de sa gestation fœtale. Cette particularité a les plus grandes conséquences. L'humain demeure longtemps inachevé après la naissance pendant sa vie post-fœtale.
J'ai souligné que cet inachèvement de longue durée crée chez l'in-fans un sentiment d'impuissance et une frustration grandissante, et qu'il y réagira en développant à l'opposé. dès qu'il pourra se tenir debout, un désir de puissance: Prométhée, qu'il faut ajouter au couple freudien d’Éros et Thanatos (CyberProméthée, l'instinct de puissance, vlb édition, 2002).
Il faut aussi prendre en considération la simultanéité, en ses débuts confusément mêlée, de la naissance de son corps et de celle du monde qui vient à lui. Elle se traduit par l'inachèvement indistinct du corps du petit humain et du monde qui naît autour de lui. On parlera donc à ce stade de l'inachèvement conjoint de la naissance du petit d'homme et du monde. Cette simultanéité du développement prend dans la conscience en formation du petit humain les mêmes traits ego centrés, anthropomorphiques et fabulatoires. La naissance du monde relève des mêmes interprétations émotionnelles de satisfactions et de manques,de désirs et de peurs, de plaisirs et de souffrances. Leur intelligence est confondue entre la corporéité de l'humain qui se complète et la matérialité du monde qui se forme. Rien n'y est rationnel.Tout y est quête biologique de la satisfaction corporelle. C'est l'instinct de vie et de survie qui règne. Toutes ces images, leur syntaxe et les pouvoirs de leurs acteurs relèvent de la structuration du carré parental dans le psychisme plastique de l'enfant. Et ces images et structures in-nées (générées au cours de la naissance) sont là pour s'inscrire dans la conscience pratique autant que dans l'imaginaire de l'humain pour toute sa vie, comme un mode de penser et d'imaginer naturel, évident, familial/familier.
C'est dans cette conscience et ce psychisme en émergence que se situe l'origine biologique et la gestation socio-familiale des mythes. Il ne faut surtout pas les chercher ailleurs, dans je ne sais quel mystère éternel qui nous dépasse et nous surplombe, comme l'a fait la psychanalyse jungienne. Il ne faut pas en rajouter dans la fabulation, en inventant des archétypes ou des dieux! Ce qui peut donner cette impression d'éternité ou de permanence, c'est seulement l'éternelle répétition biologique de la naissance et du carré parental pour chacun de nous, génération après génération, universellement quelles que soient la diversité des sociogenèses de la psyché selon les époques et les cultures.
Ce qu'il faut retenir, c'est le lien indissociable entre la naissance de l'humain et du monde, leur unité originelle et leur gestation conjointe pendant près d'un an de vie post-natale.
C'est au terme de ce premier cycle du développement que le petit d'homme aura la conscience distincte de s'approprier son propre corps, auquel il va s'identifier, et de se séparer du monde extérieur qu'il conçoit comme un contenant de sa vie, étranger étranger à lui-même, qu'il va continuer à interpréter de façon tantôt  utilitariste, tantôt  fabulatoire.
Et il n'est pas étonnant de constater conséquemment que le monde virtuel, le cybermonde numérique que nous secrétons avec nos algorithmes, est beaucoup plus proche, intime de l'humain que le monde réel, qui nous semble beaucoup plus différent de nous et que nous percevons comme distant, étranger et inattentif à nous. Certes le cybermonde est  instrumental et utilitaire, mais il est beaucoup moins hétérogène à l'humain que le monde réel. Il lui colle à la peau, il répond sans effort à ses désirs et à ses craintes, il satisfait directement ses instincts, Éros, Thanatos et Prométhée. Il est beaucoup plus fabulatoire que le monde réel. Ou, en d'autres termes, paradoxalement beaucoup plus réel imaginairement pour nous que le monde réel physique dont nous subissons les résistances, les frustrations et la méconnaissance. Cette irréalité attribuée au monde virtuel dans le langage courant constitue paradoxalement une intimité psychique de l'humain.
D'où son succès: voilà un monde pensé et créé à notre image, par et pour nous, modifiable selon nos fantasmes et notre instinct de puissance, érogène et vital, dans lequel nous pouvons nous identifier. Nous n'y sommes pas un accident du hasard anecdotique et étranger au monde, comme nous voyait Jacques Monod dans l'univers que découvre la science. Nous sommes au cœur, au centre du monde virtuel, comme l'escargot dans sa coquille, comme la tortue dans sa carapace, comme le noyau dans la cerise.

samedi 26 avril 2014

Nouveau naturalisme



Face au triomphe du virtuel, vers lequel nous tendons à migrer comme des volées de perroquets, il nous faut revaloriser le réel. Il comporte trop de souffrances pour n’être qu’une illusion négligeable face à une virtualité euphorisante et conséquemment de plus en plus dominante dont il demeure pourtant, quoique on veuille, le fondement nécessaire et indéniable.
Nous avons délaissé progressivement à l’époque de la Renaissance en Occident le symbolisme magique et religieux pour nous lancer dans la conquête du réel. Nous avons inventé le réalisme de l’espace géométrique, des visages, des ombres et de la couleur locale. Nous avons réactivé le rationalisme inventé par les Grecs anciens. Nous avons créé l’humanisme. Nous avons construit des machines pour transformer le monde, nous avons valorisé le travail, l’observation et la science expérimentale, célébré l’individualisme, osé l’athéisme et survalorisé le réel par rapport à l’ailleurs divin qui dominait les siècles précédents. Cette célébration du réel a duré un demi-millénaire. Jusqu’à ce que la science du XXe siècle, par un développement paradoxal qui renouait avec le symbolisme de jadis, dématérialise ses objets d’étude, les construise en fichiers numériques, et que tout un chacun se jette dans un monde virtuel, plus intelligent, plus instrumental, plus prometteur, et plus doux aux mains que la dure réalité.
Avec cette nouvelle déclinaison idéaliste d’un monde supérieur, nous avons renvoyé la réalité dans les profondeurs de la sombre caverne que décrivait Platon, dans ses chaînes, ses illusions, ses bas-fonds trompeurs. L’intelligence supérieure des eidos  - disons aujourd’hui des algorithmes - se situe désormais dans la lumière bleutée de nos écrans cathodiques.
Mais ce n’est là qu’une réactivation du mythe platonicien, qui comporte ses vertus incontestables, mais aussi ses illusions, tout aussi indéniables. Pourquoi l’humanité bascule-t-elle toujours d’un pôle à l’autre, d’ici-bas vers un Dieu transcendantal, puis de ce Dieu vers la réalité matérielle, puis à nouveau de cette réalité soudain jugée insuffisante vers un ailleurs, cette fois numérique ?
Le réel n’est pas obsolète. Nous ne devrions pas nous laisser hypnotiser par le virtuel aujourd’hui, comme jadis par le ciel divin. Nous ne devrions pas en attendre tout. Répéterons-nous toujours, de siècle en siècle, cette même erreur de chercher dans un ailleurs ce dont nous croyons manquer dans le réel, ou pour échapper à ce qui nous y frustre - le travail, la souffrance, la mort, l'impuissance -, sans en estimer justement les vertus, les plaisirs et les responsabilités morales. Répéterons-nous toujours les mêmes aliénations, au point de perdre notre capacité à jouir de la réalité dont nous avons le privilège exorbitant ici-bas. Nous tombons de croyance en croyance dans le miroir aux alouettes, nous lâchons la proie pour l'ombre. Nous prenons-ainsi le risque de grandes souffrances. Le dolorisme du christianisme ne semble pas avoir encore contaminé le virtuel numérique, mais toute dépendance est porteuse de souffrance et de dérives tragiques. Le virtuel n’est pas seulement un espace programmatique. Il devient vite aussi une drogue puissante. Même si nous ne savons pas ce qu’est le réel, du moins savons-nous que le réel demeure nécessairement le roc de toute fondation.
Il serait d'un grand avantage pour nous de ne pas prendre le numérique pour l'Esprit Saint, ni pour un opium et d’établir plus lucidement un équilibre moins schizophrénique entre le réalisme et le numérisme. Je ne propose pas de dévaloriser le virtuel, ni de mépriser sa magie, mais d’exercer nos capacités de fascination critique plus lucidement face à l’attraction que nous en ressentons.
Le réel demeure incontestablement plus surprenant, plus mystérieux que le monde virtuel, et ce n’est pas peu dire. Plutôt que de les opposer, nous gagnerons beaucoup à conjuguer le réel et le virtuel, ou, comme on voudra dire, le naturel et l’artificiel, comme deux mythes qui se complètent nécessairement, jusqu’à créer une nouvelle réalité où nous allons vivre désormais, un nouveau naturalisme à explorer pour les artistes et les philosophes, car il ne sera plus jamais le même. Nouveau bien qu’il ressemble plus à celui des sociétés que nous avons appelées «primitives» qu’au réalisme que nous avons inventé à la Renaissance et que nous appelions encore tout récemment «la modernité».   

On ne saurait échapper aux mythes, qui structurent et imagent notre pensée. Mais il faut choisir les bons mythes, porteurs d’espoirs ici-bas, et repousser les mythes destructeurs. Quant à moi, ne me suis-je pas déjà laissé contaminer par les vertus magiques, mais aussi par les vapeurs toxiques du numérique ? 

samedi 8 février 2014



Le réel demeure incontestablement plus surprenant, plus mystérieux que le monde virtuel que nous bricolons. Plutôt que de les opposer, nous gagnerons beaucoup à conjuguer le réel et le virtuel comme deux mythes qui se complètent nécessairement, jusqu’à créer une nouvelle réalité où nous allons vivre désormais. Un nouveau naturalisme à explorer pour les artistes et les philosophes, car il ne sera plus jamais le même. Nouveau bien qu’il ressemble plus à celui des sociétés que nous avons appelées «primitives» qu’au réalisme que nous avons inventé à la Renaissance et que nous appelions encore tout récemment «la modernité».